10 août 2008

Les 1000 milles du Jasmin : en Sardaigne


.IMG_0363_s.jpgLigeia est inscrit avec 61 autres bateaux pour la course-croisière de la Route du Jasmin : un parcours de plus de 1000 milles en 3 semaines, par la Sardaigne et jusqu'en Sicile.






1er août 2008 : avitaillement, préparation, vérifications, dernières réparations, tout a été contrôlé depuis plusieurs jours. Nous nous retrouvons, Guy, Jean-Claude et moi avec nos épouses pour un dîner d'adieu (!) à Port-Fréjus. A 21 heures nous larguons les amarres, direction La Seyne sur Mer où a lieu le rassemblement avant départ.

Il y a du vent, mais en plein de face. Au fur et à mesure que nous contournons le cap de St Tropez, il tourne pour se retrouver toujours devant nous. Nous tirons un bord pendant la nuit au large de l'Ile du Levant, espérant revenir le lendemain par vent travers d'ouest. Las ! Ce vent vicieux tourne au NW et nous n'avançons toujours pas. Il fraîchit en plus, pas d'autre solution que de mettre le moteur si nous voulons arriver à l'heure au rassemblement. En vue de la rade de Toulon... panne de carburant !! Le jerrycan de secours est chargé, puis nos prières pour que le moteur ne soit pas désamorcé sont suffisamment ferventes : il redémarre ! Nous entrons dans le port de Toulon avec un vent de 20 nœuds qui va sérieusement nous compliquer l'amarrage à la station-service. Après plusieurs approches, nous sommes à quai et remplissons réservoir et jerrycan. Notre consommation calculée sur les dernières heures, en raison du vent de face et d'un régime un peu élevé pour rattraper le temps perdu, a été presque doublée par rapport à la normale : d'où cette panne-surprise (non, Ligeia n'a pas de jauge... merci Hanse !).

Nous rejoignons ensuite la darse de La Seyne sur Mer, sur les anciens chantiers navals, où les 60 bateaux sont déjà presque tous arrivés. Je retrouve avec plaisir la famille Gremillet sur son fabuleux Wauquiez Centurion, Christian et Brigitte Maisonneuve, grands prêtres de Mahon en mai.

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Le quai est loin et haut : Guy tombe dans l'eau en s'égratignant méchamment en de multiples endroits. Il va émarger à la pharmacie du bord tous les jours suivants, mais heureusement pas de problème grave.
Dîner sur les quais, discours de bienvenue, danseuses affolantes... Rien ne manque, c'est de l'organisation pro ! 

3 août : "premier bord", régate en rade de Toulon. Les 62 bateaux sont sur le départ. Un peu d'embouteillage aux bouées du parcours-banane... Nous finissons en position honorable, sans erreur commise, puis directement cap vers la Sardaigne. Première grande traversée d'environ 220 nautiques, vers le golfe d'Oristano au milieu de la côte occidentale de l'île. Vent d'ouest modéré en travers : on n'est pas fortiches, on se traîne. Notre petite avance à l'issue de la régate fond rapidement, nous sommes dépassés par de nombreux bateaux. Vers le soir, le vent vient au largue, nous trouvons notre allure et enfin pouvons hisser le spi.

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Pour autant, ce n'est pas de la grande vitesse. Après la première nuit de quarts, l'équipage s'ennuie, certains mettraient bien le moteur... Mais nous sommes inscrits en course, donc le parcours doit s'effectuer à la voile sous peine de déclassement. Le spi nous tire toute la nuit, mais doit être affalé quand le vent devient trop faible pour le porter. Nous le hissons et affalons plusieurs fois. La seconde nuit est aussi sous spi, nous approchons de la côte qu'on distingue au petit matin. Nous devons franchir la ligne d'arrivée avant 18 heures : après avoir fait et refait les calculs au GPS, c'est jouable avec une marge de 2 heures.

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L'entrée du golfe d'Oristano est barrée par un chapelet d'îlots et de hauts fonds dont la principale île porte le doux nom de Isola Mal di Ventre...!! Après un repérage précis sur la carte et report au GPS, nous entrons dans une passe sinueuse. L'équipage est mobilisé : un œil sur le sondeur, un autre sur le GPS, un autre sur la carte, et surtout deux yeux sur la mer elle-même, nous progressons avec prudence et finalement sans encombre. Une demi-douzaine de dauphins de bonne taille nous escorte à la fin de la passe, comme pour nous guider ! Nous passons la ligne d'arrivée comme prévu, après un parcours de 52 heures. Peu importe le classement (pas mauvais avec le handicap), nous sommes surtout heureux d'avoir gagné le pari d'un parcours sans moteur avec un vent dans l'ensemble peu généreux. Nous mouillons sur ancre dans une vaste zone où la plupart des bateaux sont arrivés.

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Déconvenue : on ne nous a pas attendus pour la visite du site phénicien de Tharros en bordure du mouillage.

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6 août : le vent se lève au matin, notre mouillage sur fond de posidonies tient mal et nous chassons. En remontant l'ancre, le guindeau fait des siennes : il chauffe et se bloque, restent 2 m de chaîne à remonter à la main... Pas trop grave sur le moment mais s'il y a d'autres mouillages ?? En attendant nous allons nous amarrer à la poupe de Fetia Ura, la goélette de 33 m qui héberge le comité de course.

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Nous comptions avitailler au port de Cabras, à quelques milles au fond du golfe, mais il n'y a pas d'eau disponible. Avec nos 100 litres de réserve déjà bien entamés, nous n'irons pas loin mais pas le choix. Pour le gazole ça ira, nous avons très peu consommé. Le rationnement en eau devra être renforcé ...

Puis c'est la 2ème étape : beau départ groupé de toute la flottille qui emplit la baie.

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Dès les premières heures le vent faiblit. Le spi, hissé à tout hasard, ne tient pas. Cette étape de 110 nautiques à couvrir en 24 heures ne pourra être achevée sans le moteur et nous mettons Yanmar en route avant la nuit. La suite nous donnera raison : seuls 3 bateaux passeront la ligne d'arrivée dans les temps à la voile (avec des remontées au près fulgurantes parfois aux dires de certains... mais c'est du mauvais esprit !!! ). Nous en profitons pour jouir de la superbe côte sarde : reliefs étirés, moins abrupts qu'en Corse mais plus massifs, paysages sauvages, quelques rares villages et des calanques accueillantes qui retiennent quelques bateaux de la course.

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Nous arrivons au crépuscule dans le canal San Pietro, passage de faible profondeur entre la côte et plusieurs îlots à la pointe sud-ouest de la Sardaigne. J'ai soigneusement préparé la route et nous laissons le pilote, branché en navigation sur le GPS, faire le parcours. La sonde remonte jusqu'à 6 m par endroits. Le passage est magique entre les lumières des deux rives, un complexe industriel côté Sardaigne, des bacs qui traversent, les feux de balisage noyés dans les éclairages publics et les phares de voitures... Il fait encore chaud, sans vent ou presque, la mer est plate. Après une bonne heure et plusieurs tronçons de route, nous atteignons l'extrémité sud du canal, pour longer ensuite la côte sud de Sardaigne. On reprend les quarts...

Au petit matin, nous trouvons un vent d'est après le contournement de la côte sud, et tentons quelques bords. Mais le vent suit les reliefs et reste de face, nous contraignant à des bords carrés qui n'avancent à rien. On remet le moteur. Par estimation, il est temps de faire le plein et le jerrycan est chargé quand nous entrons dans le golfe de Cagliari. Les heures au moteur nous laissent un peu de marge pour tirer encore quelques bords en remontant vers le port au fond du golfe : îlots, calanques, tours génoises, un complexe pétrolier, et enfin Cagliari avec sa citadelle visible de loin.

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Après 115 nautiques couvertes en juste 24 heures, il est temps d'arriver : nous n'avons plus d'eau douce depuis la veille (il reste juste quelques bouteilles d'eau de boisson), et plus de réserve de gazole. Nous avons cette fois un appontement, un peu serré mais qui permet enfin de débarquer.

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L'eau est disponible à profusion : enfin une bonne douche ! L'électricité sera disponible une heure ou deux, puis le branchement simultané des 60 bateaux fait sauter tout le port : plus de courant, et il n 'y en aura plus jusqu'au prochain départ. Adieu tous les chargeurs qui réclamaient leur pitance : téléphones, VHF portables, caméras, rasoirs... Pour nous pas trop de gêne, nous avons tellement économisé qu'il reste un peu de marge. La station de carburant est à l'autre extrémité du port commercial : loin, et surtout les amarrages sont entrecroisés au point que nous sommes bloqués derrière 6 bateaux qui nous interdisent la sortie. Comme beaucoup d'autres, nous allons transporter à pied des jerrycans jusqu'à une station-service distante d'un petit kilomètre. Par la chaleur du sud Sardaigne... on dépasse largement les 36° dans la journée.

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La Lega Navale de Cagliari nous accueille le soir pour un "dîner de gala"... : entrée - 10 pâtes dans un fond d'assiette, plat - 1 merguez 1/2, vin - genre débouche-lavabo, pas de dessert... Avec quelques autres dîneurs, nous faussons compagnie à ce festin pour chercher des gelati dans la vieille ville.

Le lendemain, visite rapide de la ville : le centre historique semble intéressant mais il faudrait plus de temps et moins de degrés au thermomètre...

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Nos besoins de fraîcheur vont s'assouvir dans une coopérative vinicole : visite et dégustation en pièce climatisée. Nous goûtons assidument... !

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9 août : beaucoup de vent dans le port, le Comité de course retarde le départ vers la Sicile. Nous avons avitaillé à partir d'un supermarché voisin, les pleins sont faits, on attend...

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Ce n'est qu'à 17h30 que le signal du départ est donné. Les bateaux quittent le port en bon ordre, en démêlant avec art pendilles et aussières enchevêtrées. Il y a pas mal de mer à la sortie du port. Pour les concurrents en course, la ligne de départ est déplacée de l'autre côté d'un promontoire, face à de vastes salines.

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De l'avis unanime, le départ de l'étape Sardaigne-Sicile, donné à 20h30, est un moment inoubliable : la vingtaine de bateaux en course franchissent la ligne en groupe serré, voiles arisées au portant par 25 nœuds de vent, les embruns éclairés par le soleil couchant sur les montagnes alentour. Nous savourons ce spectacle, dont nous sommes humblement acteurs, avec une joie intense. Une houle puissante nous porte et notre vitesse monte. A la barre, je vois incrédule la vitesse GPS dépasser 8 puis 9 nœuds. A 21h30, Ligeia tient plusieurs secondes à 10,1 nœuds, record absolu, très au-delà de la vitesse de coque du bateau par la grâce d'un surf grisant !

La nuit qui vient va hélas ternir ce bonheur...

A 22 heures je laisse la barre à Jean-Claude. Le doublement du cap Carbonara, au sud-est de la Sardaigne, s'annonce musclé avec ce vent qui reste établi entre 25 et 30 nœuds, et je prévois de remonter dans une heure pour ce passage. A 23 heures, je remonte... une minute trop tard : un empannage sauvage s'est produit, le bateau est hors contrôle. Guy et moi tentons d'atteindre la barre, alors que le cockpit est balayé par l'écoute de grand-voile une nouvelle fois, me plaquant au sol. Guy parvient à la barre, débranche le pilote et redresse le bateau. La mer est agitée, le bateau roule violemment, puis se stabilise. Le cap n'était pas encore passé, les conditions vont rester dures pendant 2 heures. Nous nous relayons pour des durées courtes car la barre est fatigante.

Dans l'obscurité, nous faisons un premier bilan des dégâts : la manette de l'inverseur du moteur a été arrachée, des capots de répétiteurs se sont envolés et ont disparu, il y a du jeu dans la colonne de barre. Les embardées ont dû être fortes car la salle d'eau est inondée. Nous vérifions l'intégrité des transmissions après avoir démonté le dessous du plancher. Aucun organe vital n'a été touché dans la direction et je range la barre franche de secours que j'avais sortie dès l'accident. Les manœuvres de barre restent normales et le pilote fonctionne. Surtout il n'y a pas de blessures, à part un gros hématome sur ma cuisse. Nous appelons le comité de course pour signaler nos difficultés et demander par avance une assistance à l'arrivée, mais nous ne demandons pas d'aide immédiate. A la VHF, nous avons des nouvelles d'autres bateaux qui ont souffert. L'un d'eux a coincé sa grand-voile dans l'enrouleur de mât et est en panne de moteur : après échanges avec le comité, il est décidé d'appeler les sauveteurs sardes pour un remorquage vers le port le plus proche. Fini pour lui...

Une fois passé le cap Carbonara, la mer se calme franchement, et même trop. Très vite se pose le problème de l'utilisation du moteur. A 4 heures du matin, nous tentons un démarrage alors que nous n'avons plus de commande. Le moteur démarre sans difficulté et nous permet au moins la recharge des batteries. Quand le jour se lève, nous avons largué les ris et avançons par un vent retombé sous 10 nœuds et faiblissant d'heure en heure. Dans la matinée, après avoir récupéré du sommeil et du moral (les deux ont été durement touchés...), nous démontons le mécanisme d'inverseur. Les câbles de commande peuvent être actionnés à la main, difficilement mais au moins on peut embrayer et faire route au moteur. Vu les circonstances, mon objectif est de rallier sans tarder la Sicile et de réparer dès que possible.

A suivre ici

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